Édith Butler et Lisa LeBlanc, deux têtes fortes dans le bois



Ça prend un gros 17 secondes. Édith Butler a le temps de chanter quatre lignes de Le 20 : « Mille trois cent deux nids de poule /La “tank” est à moitié “full” / Ça fait huit heures que je roule / Au secours ». À cet appel, Lisa LeBlanc et ses trois copains musiciens enfourchent leurs machines et rejoignent Édith comme les motards dans le film Le sauvage rejoignent Marlon Brando. Guitares, basse, batterie vrombissent… et ouvrent la route. L’élargissent. La réasphaltent. Ôtez-vous, les poules, sur le bas-côté, les peureux. Édith lance : « On avance ! »



Le nouvel album d’Édith Butler, «Le tour du grand bois», c’est du rock’n’roots trad hardcore à moteur, pas de silencieux. Du dangereux.


© Marie-France Coallier Le Devoir
Le nouvel album d’Édith Butler, «Le tour du grand bois», c’est du rock’n’roots trad hardcore à moteur, pas de silencieux. Du dangereux.

Et c’est parti pour un tour. Le tour du grand bois, c’est le titre du nouvel album formidablement rentre-dedans d’Édith Butler, réalisé par Lisa LeBlanc et joué par elle avec son redoutable équipage tout-terrain : Benoît Morier, Mico Roy, Maxime Gosselin (et quelques autres, au besoin). Du rock’n’roots trad hardcore à moteur, pas de silencieux. Du dangereux. Deux têtes fortes dans le bois.

Une tonne de billots

« Ça sonne comme une tonne de briques… Ou plutôt de billots ! » s’exclame la grande dame de Paquetville de son côté d’écran. « Quand Lisa est arrivée en me disant : “J’ai quelque chose que je veux faire avec tes chansons…”, ben je me suis laissée aller… totalement. » Pas un grain de mil de résistance. « Édith a été incroyable et elle m’a vraiment laissé carte blanche pour le projet », indique par courriel la jeune femme de Rosaireville (139 km au sud de Paquetville, par la route 8). « Elle m’a fait confiance et j’ai pu vraiment aller au bout de mes idées. C’était pas mal le rêve ! »

C’était écrit, oui. Elles sont pareilles. Fondamentalement. Ni l’écart d’âge ni les différences de goûts musicaux (Édith est moins Mötorhead que Lisa, disons) n’entrent en jeu lorsque de telles forces sont en présence. « Je pense que ça a très bien fonctionné parce qu’il n’y en a pas une qui est faible par rapport à l’autre », constate sans ambages Édith Butler. « C’est vrai qu’on est deux têtes fortes. Moi, ça me prend des gens très, très forts. Des moins forts peuvent se sentir trop poussés. Ou moi, je vais me retenir pour pas les écraser ! Avec Lisa, c’était vraiment le bon rencontre. À fond, les deux ! »

La même en plus rock

On pense évidemment à ces artistes fans qui finissent par collaborer avec leur idole, Stevie Ray Vaughan avec Dick Dale, Tom Petty avec Roger McGuinn, Jack White avec… Loretta Lynn. Les réalisatrices sont rares, la console de mixage est encore une vieille chasse gardée pour ces misogynes de rockeurs. Récemment, Joan Jett a réalisé Encore, disque d’adieu de Wanda Jackson. Il n’y a pourtant rien de plus naturel que de trouver ici Lisa aux commandes. « Je rêvais d’entendre Édith avec mon bande. Je savais qu’elle était capable de extracteur ce genre de musique. C’est tout’ des genres de musique qu’elle adore et qu’elle avait faits dans le passé. C’était juste ajouter un peu de rock à tout ça ! »

Un peu, qu’elle dit. Faut entendre Dans l’bois en bluegrass de clôture Frost. Et La complainte de Marie-Madeleine en trad twangy, quasiment surf-trad. Et la chanson-titre qui a du western spaghetti dans le ventre. Marie-Caissie, pièce d’inspiration traditionnelle, est littéralement soulevée par une montagne de sons, jusqu’à dominer tout le paysage, immense et puissante. Ti-galop pour Mamou, cajun dans le tapis, contient un solo de guitare électrique pur et dur rock’n’roll première époque. Le peu de Lisa, c’est le feu des autres. Au contact d’Édith Butler, gare au brasier ! « Je viens de là, moi, j’étais adolescente quand Elvis est arrivé. Je suis une fille rock’n’roll ben bâtie ! »

L’album s’est construit sans s’énerver, intensément au moment des performances, mais très intégré à la vie de tous les jours. « On a fait ça dans nos maisons, précise Édith. On mangeait, on allait faire des marches, on jasait. J’enregistrais des voix sur ces arrangements qui déménageaient pas à peu près. Ça m’a sortie de mon confort. On s’est tellement fait dire pendant la COVID qu’on était des vieux, je commençais à croire à mes 79 ans. Je pensais que, rendue à 80, j’allais faire un album très doux, que j’allais pouvoir chanter toute seule en spectacle, assise. C’est pas ça qui est arrivé pantoute ! »

Lisa, très clairement, très consciemment, voulait redonner à l’éternelle fougueuse la voix correspondante. Pas trop lisse, façon Lisa. « J’avais le goût de faire ressortir les racines d’Édith, le côté patenteux et amoureux du bois. La petite fille de Paquetville. De sortir son accent et un côté cru d’elle. » La première version de Le 20, bel exemple, roulait trop tranquillement. « Je me disais : ben là, c’est une chanson de camionneur, il faut qu’elle soit hyper country et qu’on ait le goût de l’écouter en faisant de la route ! » En dépassant les lambineux, s’il le faut.

Fort, très fort

La reprise de Ti-gars, chanson de l’album Pourquoi veux-tu partir, reine des fuyards ? de Lisa (paru en 2016), est encore plus furieuse dans la bouche d’Édith : le ti-gars parti avec son char, ça doit lui siler dans les oreilles. Édith Butler peut encore chanter très, très fort. « Pour nettoyer, ça nettoye ! » dit-elle en riant aussi très, très fort. Mot-clé : fort. Le tour du grand bois est un album fort. Très fort. Qu’on se le dise, qu’on se le crie. Que ça se sache. Peut-être bien l’album de l’année. Pour sortir du bois, fallait commencer par y entrer. « Le cœur décide yous qu’est sa maison / Pis les étoiles sont claires à soir » (Dans l’bois).



Source link

Laisser un commentaire